Le 5 Février
Et ouais, je suis resté trois jours dans cet hôpital pour une côte fêlée, un bras en écharpe et un genoux gauche remis - le lendemain de l’accident l’inflammation était déjà partie, ne me laissant qu’une légère douleur - les médecins eux-mêmes sont restés incrédules face à mon rapide rétablissement mais hey ! Faut pas sous-estimer un ex-champion national de boxe catégorie poids léger ! J’en ai vu pire dans ma vie.
Je sais vous vous en foutez. Alors vous serez certainement ravis d’apprendre que j’ai pleuré lorsque Tony est parti. Pas tout de suite certes, mais les minutes passant j’ai fondu en larmes et pleurer ainsi longtemps, jusqu’à ce que l’infirmière revienne. Une charmante femme métisse aux cheveux noirs légèrement crêpés qui portaient un badge sur lequel « Yaya » était écrit - quoi c’est vraiment un nom ça ?! - ndla : coucou ma Yayette ^^ . En me voyant dans cet état elle s’est approché et a gentiment pressé mon épaule en répétant : « Là là ! Ça va aller. » Moquez-vous si vous voulez, mais ça m’a fait du bien. Quelque chose dans son geste et la chaleur de sa voix m’a rappelé ma mère.
J’avais tant besoin d’elle en cet instant.
Lorsque cette jeune femme m’a appris que les médecins voulaient me garder une semaine histoire d’être sûr, je suis devenu chiant et irritable. Alors, au bout de trois jours, les différents infirmières - et un infirmier quand même … enfin je crois - sont allés se plaindre au médecin qui s’occupait de moi et j’ai eu le droit de signer une décharge. Je suis sorti de l’hôpital en claudiquant, un bras en minerve et une affreuse coupure sur l’arcade sourcilière gauche avec toujours ce bandage autour de la tête et à peine sortit, devinez sur qui je tombe !
- Salut !
- Ryan ?! ais-je dis perplexe. Qu’est-ce que vous vous foutez là ?!
- On m’a mi sur vot’ dos pour vot’ sécurité. Pas que ça m’enchante mais un ordre direct de Ray Monroe, on n’peut pas passer à côté.
Hein ?! Pourquoi le Bourru s’en ferait-il pour moi?! C’est pas comme si Gabriel allait retenter quelque chose … Si ?! Ryan le Niais a sourit.
- Vous vous gourez carrément si vous croyez que Gabriel en a finit avec vous, c’est pas parce que vous avez envoyé chier Tony qu’il va vous laisser la vie sauve. Il aime tuer c’est un fait, et plus encore ceux qui l’ont défié.
Il est quoi lui, empathique ? J’ai pas le temps de me pencher dessus que mon cœur se serre. Tony … je t’aime. Tes yeux si tristes quand je t’ai traité de cette façon, ta peau si douce quand je te touche, ton souffle quand je te fais l’amour … et tu m’as menti. Je secoue la tête.
- Si je l’ai envoyé baladé ça me regarde, déclarais-je brusquement, et Gabriel j’ai jamais cherché à jouer avec lui, moi je veux qu’on me foute la paix.
- Z’êtes un lâche.
- M’en fou.
- Vous voulez que je vous ramène ?
- Nan.
Ryan a soupiré en souriant. Beuh y’a rien de drôle !!
- Fêtes pas le con, vous êtes handicapé sans voiture et y’a pas de bus.
- Rien à foutre.
- Z’allez quand même rentré à pied jusque chez vous ?
- Si j’ai envie ça me regarde.
Il a rit.
- Allé, montez.
Il a traversé le parking pour monter dans une vieille Renault rouge comme on en croise à la pelle. Ouais, j’suis con mais pas à ce point, je me doute bien que je ne peux pas rentré jusqu’à Boissy à pied et appeler un taxi ça me fait chier surtout que j’ai pas de monnaie sur moi. Alors je suis monté dans la voiture du flic. On est vite partis.
- Pourquoi z’avez fait ça à Tony ?
- Pas envie d’en parler.
- Comprends pas, vous l’aimez pourtant non ?
- Occupez-vous de conduire et de fermer votre gueule.
Il a soupiré.
- Vous êtes vraiment con, a-t-il lâché avec une pointe de colère dans la voix.
Il a de la chance d’être au volant lui.
Quelques minutes plus tard, me voilà dans mon appartement. Je crois que je n’ai jamais autant haï rentrer chez moi. J’ai fermé la porte et me suis adossé à elle. J’ai balayé le salon du regard, puis j’ai soupiré et frotté mes paupières. Apparemment, il n’est pas là. J’aurais bien aimé qu’on parle. Il est certainement chez Ray. Tony … j’ai besoin d’une bière. Je claudique jusqu’à la chambre et ouvre l’armoire. Bah c’est pas ici que je vais trouver une bière. Ses affaires sont encore là ! Je me fixe quelques secondes, regarde le lit, puis la porte ouverte de la chambre et enfin, j’appel :
- Tony ?
Une bouffé d’espoir m’envahit. Une seconde, deux, trois. Je réitère :
- Tony ?
Rien. Sans refermer l’armoire, je quitte la chambre et entre dans la salle de bain. Personne. Non, il n’est pas là. Mais il n’a pas prit ses affaires. Je soupire et m’appuis contre le mur en plongeant mon visage dans mes mains. Qu’est-ce que j’espérais sincèrement ?! Je l’ai traité de pute ! Des larmes coulent sur mes joues lorsque j’entends raisonner en moi les paroles que j’ai prononcé. Où est-il allé sans ses fringues bordel ?! Et si … Gabriel … La panique m’envahit.
Je me dirige aussi vite que possible vers la porte de l’appartement. Faut que j’aille voir Ray, lui le sait forcément. Pourvu qu’il ne lui soit rien … je m’arrête. Là, sur la porte d’entrée, une enveloppe est punaisée. Je la décroche. Elle est lourde.
Je l’ouvre et fait glisser quelque chose dans ma main. C’est froid, c’est en métal. C’est un briquet et je suis certain de l’avoir déjà vu quelque part. Je n’y prête pas plus d’attention et sors une lettre de l’enveloppe. J’ai très facilement reconnu l‘écriture de Tony :
« Daniel, tu ne liras peut-être pas mais :
Je suis désolé j’ai égaré le parapluie dans un bus. Je m’en veux terriblement. Par contre, j’ai gardé précieusement ton briquet, même si après toutes ces années, il a forcément arrêté de fonctionner. Tu as réchauffé mon cœur grâce à lui il y a plus de dix ans. Tu ne t’en rappels pas je le sais. Mais moi si. J’étais mort de peur et de froid, de fatigue aussi enfin, je voulais mourir pour de bon lorsque tu m’a protégé de la pluie. Je me souviens encore du sourire que tu m’as adressé, de la chaleur de ta main lorsque tu m’as doucement caressé, et de ce geste fort lorsque tu as fait glisser ce petit objet en métal dans ma main. Tu m’as sauvé ce jour-là Dany, j’ai trouvé la force de me battre dans tes yeux. Je me suis di à cet instant : « Il y a des gens si gentils dans ce monde ?! » Tu n’as pas arrêté de me hanter dès cet instant, et je me suis accroché à ton souvenir pour lutter, même si j’étais de nouveau seul. Oui Gabriel est mon frère, et ce jour-là il venait de tuer la femme qui s’était occupé de moi quelques années. Simplement pour me récupérer. Il était de nouveau à mes trousses et j’ai fuis. J’ai fuis toute ma vie, sauf face à toi. Lorsque je t’ai revu lors de mon aménagement en face de ton appartement, je n’y croyais pas. C’était toi. On s’est rencontré à Paris et on se retrouve dix ans plus tard dans la cambrousse briarde. C’était presque absurde. Mais c’était si beau. Ce jour-là, lorsque j’ai compris que tu ne me reconnaissais pas, je me suis juré de devenir quelqu’un de proche de toi. Et j’ai réussi, plus que je ne l’espérais. Les instants que j’ai passé dans tes bras ont été le plus beau de ma vie, jamais on ne m’avait aimé comme tu l’as fait. Oui tu as raison, je t’ai menti, je ne suis plus vierge depuis mes quatre ans. Mais je voulais tant tout oublier, je voulais construire quelque chose avec toi sans avoir à parler de tout ça, sans avoir à te révéler que oui, je suis une pute qu’on a prostitué des années. Je ne peux pas t’en vouloir de m’avoir jeté de cette façon, j’aurais mieux fait de te dire la vérité, d’être franc. Mais j’avais beaucoup trop peur et je voulais une histoire longue et saine avec toi. J’ai tout fait foiré je crois. Je suis désolé d’avoir menti et de t’avoir attiré tant d’ennui. Je ferais tout pour que Gabriel ne te fasse aucun mal, je te le promet.
J’aurais peut-être pas dû écrire tout ça parce qu’en vérité, je ne voulais te dire qu’une seule chose et je me suis un peu laissé emporter. Tu n’as certainement pas lu, et donc tu ne verras pas ce que je comptais de dire en priorité, mais c’est un risque que je prend car après tout, se n’est peut-être pas si important.
Bref, je voulais simplement te dire merci.
Merci de m’avoir sauvé la vie, merci de m’avoir aimé.
Merci.
Et pardonnes-moi ces dix ans de retard.
Je t’aime »
Je me suis effondré. Ndla : et moi j’ai chialé en l’écrivant.
J’ai lentement glissé le long de la porte pour finir à terre, ma main tremblante tenant fermement cette lettre et le briquet. Bien sûr que si je m’en souviens ! Et moi qui me demandait encore pourquoi j’avais tout tenté pour l’éviter au début de notre rencontre. Maintenant je le sais : inconsciemment je revoyais en lui cet enfant que j’avais rencontré, cet enfant que j’avais aidé tellement j’avais eu pitié. Cet enfant que je fus obligé d’abandonner par terre parce que je n’avais rien d’autre qu’un briquet et un parapluie à lui offrir à défaut d‘un toit et d‘un peu d‘argent. Et je revois son petit corps tremblant trempé par la pluie et les larmes, ses grands yeux bleus terrorisés et abattu, tellement différents du regard qu’il avait lorsque nous nous sommes - rencontrés est maintenant mal venu - revus. Bien sûr que je m’en souviens. Je m’en souviens nettement parce qu’en le voyant ainsi, si misérable, je me suis vu à sa place. Nous étions tellement semblable. Deux enfants abandonnés à leur propre sort, touché dramatiquement par le destin. Le sommes-nous seulement encore ?
J’ai éclaté en sanglot.
Tout en pleurant, j’ai tourné et retourné le briquet dans ma main. Écrit sur un flanc d’argent usé, le nom de mon père, à qui le briquet avait appartenu : « Daniel Pérez ». Et dire qu’il connaissait mon identité depuis plus de dix ans. Était-ce un hasard si nous nous sommes revus ? Si nous sommes devenus voisins, amis, amants ? Non. Notre rencontre l’avait prédis.
J’ai été élevé parmi des Tziganes dans le sud de l’Espagne. Je suis né dans une caravane et j’y ai grandis. Jamais d’adresse fixe, juste cette caravane à la tête d’une foule d’autres semblables qui nous suivaient. Tous les matins, un paysage différent à notre fenêtre. Et ma mère, une diseuse de bonne aventure. Avait-elle réellement un don? Savait-elle à quel point elle avait raison en disant - un jour alors que je lui avais demandé de lire les lignes de ma main - : tu sauveras une âme innocente et trouveras le bonheur loin de chez toi mon fils ? Le savait-elle au moins ? Avait-elle seulement raison ? Avais-je réellement sauvé Tony ?
La réponse m’est venue comme une baffe : non.
Je ne l’ai pas sauvé. Tout ce que nous avons vécu jusqu’ici : notre rencontre, nos retrouvailles, notre amour, tout ceci n’était qu’une amorce. Je ne l’ai pas sauvé, pas encore. Je fuis alors qu’il est en danger !
J’ai serré fort le briquet et la lettre - au point de la froisser - et je me suis redressé en réprimant une grimace. Putain de genoux !
Je suis vite sorti de l’appartement, notre appartement, et descendu les marches. Arrivé dehors, une fine pluie avait commencé à tomber. La Renault rouge était là, garée en face. Je m’en suis approché le plus vite possible. Derrière le carreaux de la portière conducteur, j’ai vu Ryan, la tête renversé en arrière, les yeux clos la bouche ouverte. J’entendais ses ronflements d’ici. J’ai abattu mon point sur la vitre et il a sursauté. En me reconnaissant, il a abaissé le carreaux.
- Qu’est-ce que vous foutez là? s’exclama-t-il. Vous voulez vous faire butter ?!
Avec un garde du corps qui roupille j’ai toutes mes chances.
- Où est Tony ? ais-je demandé.
Il est soudain devenu très sérieux.
- Pas le droit de vous le dire.
Pas le temps de négocier. J’ai déverrouillé sa portière avant qu’il ait eu le temps de réagir et l’ai ouverte. Le tirant par le col de sa veste, je l’en ai fait sortir pour le plaquer contre la voiture.
- Répondez putain ou je vous dérouille ! ais-je hurlé.
Sur le trottoir d’en face, une vieille dame a pressé le pas. Ryan a levé les mains en signe de soumission.
- Mollo l’asticot ! a-t-il dit pas rassuré pour un sou. Puisque je vous dis que j’ai pas le droit de vous le dire.
J’ai mal au bras.
- Pourquoi ?
- Parce que Ray ne veut pas se coltiner un con dans vot’ genre alors il m’a donné l’ordre de …
- Et vous êtes près à vous faire casser la gueule pour ce gars ?!!!
- Ouais, et pour trois raisons : de une c’est mon supérieur, de deux c’est mon collègues et de trois c’est aussi accessoirement mon ami.
- Et moi je suis genre méchamment en rogne !
Il a semblé peser le pour et le contre puis :
- Ils sont à Paris. Ndla : ouais moi aussi xD
J’ai avalé ma chic. Alors se serait là-bas.
Là où tout a commencé.
Et là je tiens à
féliciter tout particulièrement : Yaya, qui fut la seule à accorder
une importance au souvenir du briquet et du parapluie 





Commentaires