Le 7 Février
Bah ouais, il nous a fallu deux jours pour partir à Paris. Non mais, je suis sûr que Ryan l’a fait exprès. Oui bon d’accord c’est aussi un peu de ma faute, dans mon état je ne peux pas trop voyagé mais maintenant, j’ai retiré mon bandage autour de ma tête et je n’ai plus le bras en écharpe. Il n’y a que mon genoux qui me fasse encore un peu mal ainsi que mon flanc gauche me je ne suis pas en sucre. Ryan et moi on est resté ensemble le temps que le départ se fasse et à force de le côtoyer, j’ai fini par l’apprécier. C’est quelqu’un de naturellement gentil et détendu qui a toujours un mot pour rire. Il ne ressemble pas vraiment à l’image que je m’étais fait du flic ces derniers mois, et encore moi à celle que j’avais d’un ami de longue date de Ray Monroe. Le problème c’est que c’est aussi quelqu’un qui parle énormément.
Sans que je lui ai rien demandé, il m’a raconté comment il avait rencontré Ray. Apparemment ils avaient fait l’école de police ensemble. Ray étant plus âgé que lui et déjà stagiaire en seconde année, ils ne s’étaient pas adressé la parole tout de suite. Mais la maladresse de Ryan aidant, ils s’étaient rentrés dedans dans la salle de tir et après ça, chaque fois qu’ils se croisaient dans l’école, ils se disaient bonjour. Deux ans plus tard, Ryan devenu stagiaire - il avait redoublé sa première année - et Ray ayant obtenu son diplôme haut la main avant de s’engager dans la Brigade de Répression du Proxénétisme, ils s’étaient perdus de vu pour se retrouver quelques années plus tard lorsque Ryan avait enfin obtenu son diplôme. Scandant qu’il avait été touché par la malchance, il avait été envoyé dans la même Brigade contre son grès. Ses notes étant médiocre, on ne lui avait pas laissé le choix. Là, il avait revu Ray déjà Sergent et ils s’étaient vite liés. De toute évidence, la côté taciturne de Ray ne l’avait pas aidé à se créer une côte de popularité élevée et beaucoup des membres de la Brigade ne pouvaient pas le voir en peinture mais Ryan l’aimait bien lui. D’abord récalcitrant, Ray avait finalement fini par céder et ils étaient devenus bons amis. Lorsque Ray avait demandé une mutation à la Brigade Criminelle, Ryan l’avait suivit. Il m’assura même qu’il suivrait son Capitaine n’importe où, et tenta de me convaincre que malgré son attitude un peu « je m’en foutiste », Ray était un flic au sens de la justice ultradéveloppé et à l’obsession de la vérité hors du commun. Pour ma part il restait ce même connard qui avait fait capoté mon couple en plus d’avoir tout fait pour l’empêcher de naître.
J’ai également appris que Ryan était marié et père de cinq enfants - en voilà un qui n’a pas chaumé ! - et que sa femme avait préféré avorter du sixième avant de se faire poser un stérilet contre la volonté de son mari. « Moi j’en voulais quatorze minimum ! » m’a-t-il hurlé, et j’ai réalisé qu’il était juif. Il m’a aussi révélé, dans la foulée, que Ray s’était marié il y a vingt-cinq ans, qu’il avait eu un fils un an après et avait divorcé un an plus tard. Là par contre j’étais pas étonné bizarrement.
Lorsque, en début d’après-midi la veille de notre départ, je lui ai demandé plus d’information sur Gabriel lui-même ainsi que toute l‘histoire Kendallson - quand je me frotte à quelqu‘un, j‘aime en savoir un maximum - il m’a simplement répondu :
- On part demain, je te dirais tout dans le train. Pour l’instant je préfère te voir ruminer sur ta connerie.
Et il avait raison. J’ai été con. À présent Tony était quelque part dans Paris, cette ville dans laquelle il a grandi et vécu toutes ces … choses. Mais pire encore, il était seul avec Ray pour unique compagnie qui devait certainement s’en donner à cœur joie avec des déclarations du genre : « Tu vois je t’avais prévenu pour ce Pérez à la mords-moi-le-nœud. » Je l’entendais d’ici et je fulminais.
Pour celles qui se poseraient la question - comme si ça vous intéressait - non mon passage à l’hôpital ne m’a pas guéri de la nicotine. Au contraire j’en ai encore plus besoin. En deux jours : trois paquets. La seule chose qui me frêne c’est Ryan : « Éteins cette merde je supporte pas la fumée », sinon j’en aurais descendu cinq. Ouais, toutes les questions que je me pose ne m’aident pas à me calmer : Est-ce que Tony me pardonneras ? Est-ce que Ray me laissera entrer dans l’appart’ en un seul morceau ? Est-ce que Tony m’aime seulement encore ? Je panique, je l’avoue. Et pour couronner le tout, Philip Starkey qui n’arrête pas de m’appeler pour savoir où je suis passé et si je compte venir bosser un jour. J’ai pris un mois de congé maladie. J’ai cru qu’il allait se ramener ici pour me botter les fesses et je l’ai entendu fumer par les oreilles au téléphone quand je lui ai annoncé.
L’heure du départ a sonné et nous voilà dans le train. Non, pas ce genre de train pourri dans lesquels faut mordre pour s’assoir. Un train qui a la classe - la première - un train spécial voyageur avec cabines individuelles non-fumeur - j’ai cru que j’allais l’égorger Ryan le Niais !! - et des rideaux rouges pour nous cacher des gens qui traversent le couloir. Voilà pourquoi on a dû attendre deux jours avant de partir. La première chose que j’ai demandé c’est :
- Pourquoi un train comme ça ? Avec un normal on serait déjà à Paris et les places coûtent moins cher.
- Plusieurs bonnes raisons. Déjà, c’est pas nous qu’on paie c’est le gouvernement -l’un des nombreux avantages d’être flic je suppose - ensuite c’est pour qu’on puisse discuter tranquille et enfin, c’est parce que toutes les demi-heure, y’a un contrôleur qui passe. Si Gabriel avait décidé de nous suivre, il se serait fait griller.
- Pas forcément, lui aussi a des papiers en règles.
- Oui c’est sûr, mais on a prit des précautions à la Brigade, tout le monde connaît sa gueule. Gare, aéroport, métro et même les quais. Il peut aller nulle part.
- C’est con ton système il peut très bien se déguiser.
Ryan a rigolé.
- Quoi ?! me suis-je offusqué - c’est vrai quoi il m’énerve à se marrer chaque fois que je dis quelque chose.
- Si tu savais à quel point t’as raison ! m’a-t-il dit, hilare. J’ai eu beau dire que c’était complètement inutile mais ils ont insisté pour qu’on voyage en première classe.
- Qui ça « ils » ?
- Mes supérieurs.
- Tu leur en as parlé !
- Bah c’est le minimum.
- Et a Ray aussi ?!
- J’ai cru l’achever quand je lui ai annoncé.
Il a rigolé.
- Il va me tuer, ais-je dis accablé.
- Mais nan ! Vois les choses positivement un peu.
- Il va me tuer très vite.
- Bah voilà c’est mieux.
J’ai soupiré et enfouis mon visage dans mes mains. Ryan s’est levé pour tirer les rideaux côté couloir.
- Blague à part, a-t-il dit plus sérieusement, si je te dis à quel point t’as raison c’est que c’est vrai. Gabriel est ce qu’on appel un Caméléon.
- Hein ?!
- Caméléon. Tu connais pas la série avec Jarod ?
- Nan.
Je suis patient mais y’a des limites. Ryan a regardé par la grande vitre, pensif. Le train étant toujours en gare, on ne voyait que les voyageurs qui s’entassaient sur le quai.
- Je crois pas que commencer par-là t’aidera à comprendre, a-t-il déclaré sans bouger, je vais plutôt commencer par le début.
Sans blague, commencer par la fin ça marche pas généralement ?!
- Avec l’histoire de Ray.
- Et qu’est-ce que l’histoire de ce connard a à voir avec celle des Kendallson ! me suis-je écrié.
Ryan m’a fixé intensément.
- Tout justement, me dit-il gravement, la vie de Ray est étroitement lié à celle des Kendallson et tout à commencé y’a une vingtaine d’année, presque trente je crois. Quand la petite sœur de Ray s’est fait violée à quinze ans.
Mon souffle s’est coupé.
- Joshua Kendallson était dans l’histoire ? ais-je demandé d’une voix blanche.
- Non seulement il était dans l’histoire, mais en plus la sœur de Ray - qui s’appelait Sylvia - l’a clairement identifié comme étant son violeur. Malheureusement à cette époque Kendallson était déjà tout puissant et tenait le gouvernement par les couilles, comment je sais pas ! Moi la politique et toutes ces histoires de fric ça me dépasse. Bref, l’affaire a été classée sans suite, Sylvia traitée de menteuse et Ray n’avait plus qu’une idée en tête …
- La venger, ais-je terminé.
- Bingo. C’est pour ça qu’il est devenu flic.
- Dans la Brigade contre le Proxénétisme.
- T’as tout bon. Ray n’avait plus qu’une envie, trouver Joshua et lui trouer la peau.
- Et il a réussit.
Ryan a gigoté, mal à l’aise.
- Ouais, ce que je vais te dire là doit rester secret hein ?
- Ok, ais-je répondu, pendu à ses lèvres.
- À l’hôpital, Ray t’as un tantinet menti. Quand on a fait cette descente dans la maison des Kendallson, on avait enfin de quoi le foutre au trou pour longtemps sans qu’il ne s’en sorte - un dossier en béton armé si tu préfères - et quand il nous a vu débarquer chez lui, Joshua s’est rendu.
- Mais je croyais que …
Ryan a levé la main pour m’arrêter.
- Laisses-moi finir. Joshua s’est tout simplement rendu ! Sans arme ni rien, il a levé les bras devant Ray et moi - les autres membres de l’équipe ratissaient la maison - et nous a sourit. De toute évidence, il était persuadé qu’il s’en sortirait encore une fois malgré ce qu’on avait contre lui. Il avait forcément une carte dans sa manche. Et Ray l’a abattu de sang froid.
Mon sang s’est glacé.
- Et je l’ai couvert, a déclaré Ryan dans un souffle, j’ai menti dans ma déclaration en affirmant que Joshua était armé, dangereux et qu’il s’apprêtait à mettre les voiles. Nos deux témoignages et la mort de Joshua ne tenait pas forcément la route mais le gouvernement nous était tellement reconnaissant de l’avoir enfin débarrasser d’une telle ordure qu’aucune enquête n’a été ouverte.
- Mais qui a mi le feu à la maison alors ?
- Tu devines pas ? Gabriel. Lui, il ne voulait pas qu’on l’attrape. Seulement cet imbécile avait oublié que son petit frère de neuf ans était attaché à un lit à l’étage du dessus. Je l’ai sauvé in-extremis. Après, l’histoire tu la connais, mais pas en détail. Je t’ai dis qu’on avait enfin quelque chose contre Joshua pour le faire plonger ?
J’ai hoché de la tête.
- C’était une preuve de détournement de mineur. Ouais, jusque là on le poursuivait pour prostitution d’enfants mais on avait jamais réussi à le coincer avec ça et puis un soir une police locale nous appel, ils avaient une vidéo de chambre d’hôtel dans laquelle on voyait Joshua s’envoyer une prostituée mineur. On en a profité et construit un dossier à partir de ça. Malheureusement Ray a perdu les pédales et l’a buté. Pourtant ç’aurait été tellement plus intelligent de le laisser purger une peine de prison et voir son empire s’effondrer. Enfin …
Il s’est tut alors que le train démarrait enfin. Il a regardé par la vitre. Cette fois, le paysage bougeait.
- Quoi qu’il en soit on a eu une belle surprise ce jour-là, reprit-il dans un sourire contrit.
- De quel genre ?
- Bah jusqu’ici on était persuadé que Joshua n’avait qu’un seul fils et que sa femme était simplement morte d’une overdose de drogue ou de coups. Mais on a trouvé un gamin dans cette maison. Et on a su que Ange était son second fils et que sa putain était morte en le mettant au monde. Là où on ne comprend pas, c’est pourquoi Joshua s’est embêté à élever un deuxième fils alors que Gabriel suivait honorablement ses traces. Et on ne le saura jamais.
- Tu veux dire que l’existence d’An … de Tony a été tenu secrète?
- Mmh pas vraiment secrète enfin, c’est difficile à expliquer ! On ne sait pas si c’est simplement pour s’amuser ou pour réellement garder la vie de l’enfant secrète mais, en interrogeant le petit et en fouillant les décombres de la maison on a découvert qu’il avait grandi dans une cave et qu’il ne sortait à l’air libre qu’en de rare moment quand son grand frère décidait d’aller le « promener » dehors comme un chien, attaché avec une corde autour du cou. Après un examen en soin intensif on a aussi découvert que l’enfant était souvent drogué et battu. Même violé. Le réhabilité a pas été facile mais Ray s’en ait occupé. Le fait qu’il prenne l’enfant de son ennemi sous son aile et qu’en plus il le confie à sa sœur Sylvia, j’ai pas trouvé ça très sain m’enfin.
Une tristesse intense a envahit mon cœur. Et moi qui me plaignait d’avoir eu une enfance de merde avec un père alcoolique, je me sentais soudain très bête.
- Pour en revenir à Gabriel, après qu’il ait mi le feu à la baraque, il a disparu. Comme je te le disais, c’est un Caméléon, quelqu’un capable de prendre l’identité, même le caractère et l’apparence de n’importe qui. Un as du déguisement si tu préfères. Les autres de la Brigade l’ont cherché trois ans sans résultat, volatilisé le gars. Jusqu’à ce qu’il réapparaisse pour récupérer Tony.
- Je ne comprends pas, se n’est pas toi et Ray qui vous êtes occupé de lui courir après?
- Nan, nous on était de la Brigade de Répression du Proxénétisme, c’est-à-dire à fond contre les macs et autres proxénète du genre Joshua. Mais Gabriel n’était qu’un fugitif responsable de quelques meurtres et détournement de fond - à dix-huit ans je précise - il avait rien à voir avec nous et Ray n’avait rien contre lui. Il l’a laissé courir et a tenté d’oublier tout ça : Joshua et la course poursuite qui a duré des années. Seulement, Gabriel a commis une bourde. Quand il a tenté de récupérer Tony, la femme qui l’avait recueilli - donc la sœur de Ray - lui a barré la route et il l’a tué.
Bon d’accord, là je commençais un peu à être triste pour Ray Monroe, mais pas au point de le trouver soudain sympathique et de comprendre ce qu’il ressentait. Enfin, juste un peu.
- Et rebelote, a reprit Ryan en regardant de nouveau par la vitre, Ray s’est fait muté à la Brigade Criminelle pour poursuivre Gabriel et je l’ai suivi. Je crois que se sont ses années-là qui ont fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. Quelqu’un d’insupportable. Il croit dur comme fer que sa sœur est morte à cause de lui et il s’est occupé de Tony en le prenant comme enfant à charge alors qu’il avait déjà un fils. Je crois qu’il pourrait remercier ma femme là, c’est en parti elle qui a élevé Monroe junior !
Et voilà, encore un mensonge de la part de Tony. Lui qui m’affirmait que Ray avait seulement pris soin de lui pendant un moment, alors qu’en réalité, il l’avait carrément élevé. Alors c’était quoi cette lettre ?! Des mensonges aussi ? Comment pouvait-il autant tenir à moi alors que Ray aurait dû être comme un père pour lui !
- C’est comme un cercle sans fin, a continué Ryan pensivement, Ray s’est certainement résigné à venger sa sœur jusqu’à la fin de sa vie.
Il a tourné la tête vers moi.
- Imagines un peu, il choisit sa voix pour venger le viol de sa sœur et maintenant il ne vit que pour la vengeance.
- J’ai pas l’intention de le plaindre, c’est qu’un emmerdeur.
Ryan a rigolé.
- On croirait l’entendre, vous vous ressemblez assez tous les deux.
Je me suis renfrogné. Ouais, on me l’a déjà di. Bon, je résume. Je lui ai demandé de me raconter l’histoire des Kendallson j’ai eu le droit à celle de Ray. Encore là, ça passe à peu près, j’en sais plus maintenant. Mais je lui ai aussi demandé de me parler d’avantage de Gabriel et tout ce que je sais c’est que c’est un Caméléon. Là, ça passe pas du tout.
- Et Gabriel, ais-je dit, qu’est-ce que tu peux me dire de plus sur lui?
- Y’a beaucoup de chose à dire sur lui mais je ne sais pas si je suis le mieux placé pour t’en parler. Tu demanderas à Ray.
- Hein ?! Mais il va m’arracher les burnes avant que j’ai le temps de dire un mot !
Il a rigolé.
- Pas si tu présentes des excuses convenable à Tony avant qu’il ne t’attrape. Tu sais bien que si Tony le lui demande, Ray ne te fera rien.
Ouais mais j’ai pas non plus envie de me servir de Tony comme bouclier c’est nul ! Déjà que ce qu’il me dit dans sa lettre m’inquiète assez, quand il me promet de faire en sorte que Gabriel ne me fasses aucun mal j’ai peur. J’ai pas envie qu’il mette sa vie en danger. C’est à moi de le protéger.
Ah si seulement j’avais pas réagis si bêtement !
- Tu m’excuseras j’ai un coup de fil à donner.
Ryan est sorti. J’ai ouvert la fenêtre de la cabine et, le train étant lancé à grande vitesse, le vent s’y est engouffré. J’ai sorti mon paquet de cigarette, coincé une Gitane au coin de mes lèvres et sorti mon briquet. Le briquet, même si je sais qu‘il ne fonctionne plus. L’argent terni brillait faiblement. Je l’ai tourné et retourné dans ma main comme j’avais pris l’habitude de le faire.
Je t’en prie Tony, pardonnes-moi.
J’ai levé les yeux au ciel et fixé les nuages.


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